A l’automne 1987, Charline venait d’avoir neuf ans et à peine la rentrée scolaire entamée depuis quelques jours, elle voyait ses amies à nouveau avec qui elle pouvait jouer. Elle vivait avec ses parents et son frère de cinq ans dans une maison située dans une petite ville mystérieuse qu’on surnommait « La Porte des Vosges », dont les pierres en grès rouge reflétaient une magie, quand chaque enfant laissait son imagination faire un long chemin.
Elle allait dans une école où elle avait plein de petits camarades et certains habitaient dans sa rue, elle parlait régulièrement à Sabrina et Céline. Mais sa meilleure amie Violette, qui était aussi dans sa classe habitait dans une rue à l’autre bout de la ville. Son frère Noé était dans la même classe de maternelle que son frère Robin. Tout ce petit monde se parlait avec autant de familiarité que dans l’insouciance à trouver de nouveaux jeux pour se divertir ou se chamailler.
Les parents de Charline et Noé, Elisa et Sébastien, allaient souvent manger avec eux au restaurant de Paolo, un bon restaurant italien que la famille adorait. A chaque fois que Paolo voyait Sébastien, ils se faisaient alors des embrassades avec une bonne poignée de main. Elisa voyait ses grosses mains comme des étaux qui serraient son mari dans ses bras en lui témoignant une certaine amitié, puis se faisait saluer à son tour. Il venait ensuite parler aux enfants.
_ Bonjour mes gamins, alors ça grandit bien disait le cuisinier! Oh regardez-moi les beaux yeux qu’ils ont vos enfants! Ah ça promet pour plus tard.
Charline rougissait de timidité, et Noé regardait Paolo fièrement en repensant à l’un de ses fils qui était venu vers lui un jour pour le défendre dans la cour de l’école, car il s’était fait ennuyer par Fabien qui jouait au méchant garçon et ennuyait ses camarades, souvent plus jeunes que lui. Désormais, Noé avait un nouvel ami, Massimo qui le défendait en montrant sa simple présence, et pas seulement pour jouer aux billes.
L’école se situait dans une ville entourée de massifs où le vent de l’automne annonçait déjà un hiver rude. Tandis que l’été dernier leur avaient parus sous un soleil de plomb.
“La porte des Vosges”, on le murmurait comme des mots mystérieux, où se trouvait la croyance des habitants qui continuait d’exister à la lisière de la forêt, où les montagnes semblaient veiller et chuchoter des paroles magiques par moment dans la nuit et le vent en cette saison d’automne.
A la fin de chaque année depuis des siècles, certains enfants comme Charline et Noé croyaient qu’à la tombée de la nuit, la ville devenait un passage entre deux mondes: celui des hommes et celui des êtres magiques de la forêt. Et c’était vrai pour certains, puisque en prêtant l’oreille, avaient entendu l’écho des légendes dans les vents qui caressent les sommets. Charline était rêveuse et curieuse à la fois, prête à percer les secrets des sommets qui l’entouraient.
Charline avait cru voir un jour, en quelques instants dans l’espace de son imagination, comme si elle ouvrait une porte de lumière, un gobelin pas très beau avec un front dégarni et de grands cheveux ébouriffés sur les côtés, qui lui donnait un air amusant. Un instant lui avait suffi pour qu’elle se dise qu’elle n’en parlerait jamais à son frère de cinq ans qui serait effrayé. Puis, elle avait chassé cette image en la remplaçant par un personnage lumineux avec des couleurs. Elle s’imaginait souvent en train de regarder la marionnette de son père avec laquelle il savait si bien la faire rire avec son frère.
Noé, lui, s’imaginait à ce moment comme dans une lumière qui lui paraissait toujours l’entourer comme pour lui dire qu’il avait plein de choses encore à découvrir. Un jour, il s’imagina voir un elfe de pré, qui le fit penser à Massimo avec des oreilles pointues en plus et un petit chapeau en forme de losange aplati sur la tête. Dans son imagination, ce dernier courait derrière deux gobelins, qui venaient de voler des bonbons dans un magasin, et fuyaient désormais sur un tandem en train de rouler à toute allure dans les rues de Raon l’Etape, entourés par les pierres rouges dont ils ne pouvaient pas s‘échapper, tant elles étaient répandues autour d’eux.
A sa grande surprise, il les vit dans son imagination inconsciente en train de perdre le contrôle de leur bolide à deux roues. L’un se prit une manche de pantalon trop large, entre le pédalier et la chaine de vélo pendant que celui qui le précédait bougea nerveusement le guidon. La chute fut inévitable. Noé riait seul dans son esprit à des heure de fatigue qu’il ne pouvait pas contrôler, comme à cet instant.
Dix-sept heures sonnaient à la vieille horloge du salon, récupérée chez un brocanteur par son père qui devenait fou de vieux objets lorsqu’il en voyait, et Charline venait de terminer une série de nœuds de macramé avec la ficelle épaisse qu’elle tenait dans les mains. Elle les disposa les uns à côté des autres autour d’une baguette ronde et horizontale en bois, telle qu’une tringle à rideau derrière une vitre.
Son frère jouait avec des petites voitures que le père Noël lui avait offertes l’année précédente, pour lesquelles ses parents lui avaient réservé un endroit spécial afin d’éviter de jouer sans trébucher sur celles-ci. Mais, il jouait à ce moment sur le sol du salon pour ne pas rester seul dans sa chambre.
_ Vroum ! Vroum ! Tu vois ma nouvelle voiture Charline ! C’est la plus belle des voitures américaines que j’ai !
_ Oui ! Noé ! Je sais, je sais, dit-elle à son frère qui ne faisait que répéter les paroles de son père Sébastien, lorsqu’il jouait avec lui! Tu ne vois pas que j’essaie de réaliser un nœud en spirale torsadée. Fais un peu moins de bruit, je me concentre.
Charline, contrariée, savait bien que son frère ne pouvait pas s’empêcher de se vanter de posséder sa voiture préférée sans se lasser.
_ Fais donc de la peinture, ajouta-t-elle nerveusement! Cela nous fera des vacances !
Tout comme elle, Noé faisait des créations artistiques, mais au bout de quelque temps passé, il ne pouvait pas s’empêcher de faire du bruit et remuer la maison dans tous les sens comme la plupart des garçons de son âge.
_ Oh, Charline je vais découper ta ficelle en morceaux, plaisanta-t-il à nouveau avec son sourire en coin en regardant son attrape-rêve qu’elle fabriquait !
_ Tu n’as pas intérêt à faire ça, lui répondit sa sœur énervée, sinon je jetterai ta voiture par la fenêtre quand tu auras le dos tourné !
_ Si tu fais ça, Axellou viendra te prendre tes affaires de dessins, rétorqua Noé !
_ Calmez-vous les enfants, coupa soudain Sophie avec un ton sec et moins doux que d’habitude, essayant de garder son sérieux à la vue des enfants, même si elle se sentait parfois désemparée. Je sens bien que vous êtes fatigués et que vous dormirez bien ce soir. Mais calmez-vous, ce sera mieux pour vous.
_ On attendra papa avant d’aller au lit, suggéra Charline, tout en regardant son frère qui montrait son agacement en écoutant les paroles de sa nourrice !
_ Ah oui, continua Noé ! On attend papa avec Axellou!
_ Ah oui vous aurez ce courage après vingt heures, répondit Sophie avec une délicatesse dans sa voix ! Je sais bien que vous n’êtes pas d’accord avec moi. Mais, demain vous allez à l’école avec vos camarades pour apprendre plein de choses intéressantes !
Les enfants paraissaient tourmentés, et Sophie attendit un instant en les observant à tour de rôle.
_ Mais, Noé ! Dis-moi, interpella-t-elle ! Qui est Axellou ?
_ C’est mon copain qui vient avec papa avant de dormir !
_ C’est la marionnette de papa Sophie, coupa Charline avec les yeux au ciel!
_ Ah oui c’est intéressant, et il est sympa Axellou !
_ Oui beaucoup, dit Noé ! La dernière fois il m’a fait rire ! Il fait souvent des bêtises !
_ Un peu comme toi, Noé, coupa Charline au bout d’un instant ! Est-ce que tu peux me dire, Sophie quand est-ce que maman reviendra à la maison?
_ Je crois qu’elle est largement plus importante que l’école, hein, lança le gamin?
_ Je ne sais pas Noé quand ta maman va revenir, lui répondit-elle interpellé soudainement par sa question. Mais je suis certaine qu’elle pense à vous en ce moment ! Je pense que ton papa va bientôt rentrer et il aura peut-être des nouvelles à vous annoncer.
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