Recueil des réalités
ll y a des jours où le chauffage de l’ambulance a du mal à contrer le froid qui descend de la colline de Brabois. Ce matin-là, mon passager s’appelait Christian, 74 ans, et un humour à réveiller les morts malgré la chimiothérapie qui l’attendait à l’hôpital. Quand je lui ai demandé comment il faisait pour garder la pêche, il m’a regardé dans le rétro et m’a dit : « Oh vous savez, j’ai enterré ma femme il y a dix ans, mes gosses sont à l’autre bout du monde, alors si si je commence à faire la gueule au chauffeur, ma journée est foutue, et la vôtre aussi ! » On a ri. Un rire franc, qui réchauffe l’habitacle d’un coup.
En roulant sur la quatre voies, mon esprit a voyagé dans le temps, me ramenant à mes tout débuts, au tout début de l’année 2003, quand j’ai commencé ce métier d’ambulancier. À cette époque, je ne connaissais pas encore très bien tout le secteur de Neuves-Maisons, étant moi-même originaire de Lunéville. Mais en allant y chercher des patients en VSL au cœur du bassin minier, j’ai été profondément marqué par son paysage industriel.
Ce qui m’a tout de suite frappé sur place, c’étaient ces habitations construites côte à côte, tout en longueur. Ici, en Lorraine, on n’appelle pas ça des corons comme dans le Nord, mais des cités ouvrières ou des cités minières, nées à l’époque de l’exploitation des mines de fer et des aciéries de Neuves-Maisons. Ce décor rectiligne et l’atmosphère de ces quartiers ouvriers dégageaient une force humaine incroyable.
C’est face à ces réalités de terrain et à la situation de Christian que j’ai compris d’emblée le sens profond de mon engagement. J’ai réalisé à ce moment-là que je n’étais pas le seul à avoir traversé des épreuves ou vécu des drames. J’ai pu voir que mon propre père n’était pas la seule personne à avoir perdu sa femme, même si Christian avait déjà un long vécu derrière lui. Le malheur peut frapper et toucher tout le monde, sans exception et moi y compris.
Cette prise de conscience m’a poussé, dès mes premiers pas dans le métier, à me concentrer pleinement sur mon engagement : je voulais absolument retransmettre aux autres ce que moi, je redonnais d’emblée ce que j’avais reçu étant petit. À l’âge de deux ans et demi, suite à un grave accident, des personnes s’étaient merveilleusement occupées de moi. Je voulais rendre cette chance. Redonner aux patients ce sentiment d’avoir enfin quelqu’un de bienveillant qui prend soin d’eux, à un instant où leur vie bascule.
En revenant au présent, le regard fixé sur l’asphalte, je pensais à Christian. Cet homme n’avait plus rien de ce qu’on appelle une “vie facile”. Il était seul face à la maladie. Pourtant, il avait choisi d’offrir sa bonne humeur à un ambulancier qu’il ne reverrait peut-être jamais. C’est fou comme on oublie vite nos privilèges quand on a la tête dans le guidon. Parfois, on peste parce que les gosses crient, parce que les factures s’accumulent ou parce qu’on gère tout en solo. Et puis on croise un Christian. On réalise qu’on a encore de l’énergie à revendre, des gens à aimer qui dorment dans la pièce d’à côté, et que la solitude des urgences de la vie, elle, attendra bien un peu. En le déposant dans le service de soin, j’ai remercié Christian du fond du cœur. Il a cru que c’était pour le pourboire, mais c’était pour la leçon.
J’allais avoir mes 22 ans, et pourtant je me suis senti tout à coup utile aux yeux de quelqu’un. Je venais de sortir des années du Lycée Varoquaux à Tomblaine, dans la banlieue de Nancy. L’histoire de ce patient, qui est décédé depuis tout ce temps me permets de comprendre ce que pourraient penser les vivants, continuer à vivre en profitant du meilleur, profiter de la présence de nos proches, arrêter de se marteler le cerveau avec ce que nous ne pouvons pas contrôler.
Prenez soin de vous et de vos proches. Et prenez soin de votre temps, c’est l’essentiel!


