Introduction — Une histoire vraie racontée avec discrétion
Le fond de cette histoire est réel. Il repose sur des événements que j’ai vécus, sur mes souvenirs de père et sur une rencontre qui m’a profondément marqué pendant mes années d’ambulancier.
Cependant, par respect pour cette femme, son entourage et le secret professionnel, j’ai volontairement modifié son prénom ainsi que certaines indications permettant de l’identifier. « Serena » est donc un prénom d’emprunt. Des lieux, des dates, des détails personnels et certaines circonstances ont également été adaptés ou rendus moins précis.
Ces modifications ne changent ni le sens de son histoire ni les émotions que cette rencontre a provoquées en moi. Mon intention n’est pas de révéler son identité, mais de témoigner avec pudeur de son courage, de son humour et de la prise de conscience qu’elle a fait naître dans ma vie.
Ce récit raconte comment une semaine de vacances avec ma fille, suivie de cette rencontre humaine bouleversante, m’a conduit à commencer mon premier projet d’écriture : “Charline au Pays des Nains”.
Partie 1 — Juillet-août 2019 : une semaine de bonheur avec ma fille
Tout a commencé pendant l’été 2019, au cours d’une semaine de vacances avec ma fille dans le massif des Vosges.
Depuis ma séparation avec sa mère en 2017, je la vois un week-end sur deux ainsi que la moitié des vacances scolaires. Chaque période passée avec elle possède donc une valeur particulière. Cette semaine-là, je voulais simplement profiter de sa présence, partager des activités avec elle et construire de beaux souvenirs.
Nous avons découvert les paysages vosgiens, leurs forêts, leurs montagnes et cette atmosphère mystérieuse qui semble parfois tout droit sortie d’un conte. Je regardais ma fille s’émerveiller et, peu à peu, mon imagination s’est mise à voyager.
À ce moment-là, il n’était pas encore question de devenir écrivain. Je ressentais simplement l’envie d’inventer une histoire pour elle. Les paysages des Vosges faisaient naître dans mon esprit des images de lutins, de passages secrets, de forêts enchantées et d’aventures merveilleuses.
Durant cette semaine, j’étais surtout heureux d’être avec ma fille. Malgré les difficultés que j’avais traversées depuis la séparation, ces vacances me rappelaient l’essentiel : la force de notre relation et le plaisir de vivre pleinement les moments que nous pouvions partager.
Sans le savoir, je venais de recueillir les premières images de ce qui deviendrait quelques mois plus tard “Charline au Pays des Nains”.
Partie 2 — Septembre-octobre 2019 : ma rencontre avec Serena
À mon retour de vacances, j’ai repris mon travail d’ambulancier. Ce métier, que j’ai exercé pendant plus de vingt ans, m’a permis de rencontrer un grand nombre de personnes. Certaines ne sont restées dans ma vie que le temps d’un transport. D’autres ont profondément changé ma manière de voir l’existence.
Entre septembre et octobre 2019, j’ai rencontré Serena.
Serena avait 35 ans et habitait en Moselle, entre Metz et Thionville. D’origine italienne par l’un de ses parents, elle travaillait comme aide à domicile. Elle aimait le contact humain et le soutien qu’elle pouvait apporter aux personnes qu’elle accompagnait, notamment aux personnes âgées dont elle s’était occupée pendant plusieurs années.
Elle vivait avec son compagnon depuis environ quinze ans. Ils s’étaient pacsés et avaient acheté une maison près d’un an auparavant. Avant de découvrir sa maladie, Serena désirait avoir des enfants. Elle imaginait certainement pouvoir agrandir sa famille et poursuivre les projets construits avec son compagnon.
L’apparition de sa maladie avait été aussi soudaine que brutale.
Un jour, alors qu’elle jouait au golf, elle avait ressenti une douleur dans le dos. Elle avait d’abord pensé qu’elle pouvait être enceinte. Après avoir consulté, elle avait passé différents examens, notamment une échographie et une radiographie. Les résultats avaient malheureusement révélé une réalité bien différente de celle qu’elle avait imaginée.
Serena était atteinte d’un cancer particulièrement agressif.
Après la découverte de sa maladie, les médecins lui avaient déconseillé d’avoir un enfant, car une grossesse aurait présenté des risques importants et aurait pu aggraver son état de santé. Pour cette femme qui désirait devenir mère, cette annonce représentait une épreuve supplémentaire.
Son traitement comprenait notamment de la chimiothérapie et des séances de radiothérapie. Pour certains rayons dirigés vers la tête, son visage devait être maintenu sous un masque spécialement conçu pour la protéger pendant la séance.
Malgré la gravité du moment, Serena conservait son humour. Elle comparait ce masque à celui d’Hannibal Lecter. Cette plaisanterie lui permettait de rendre la situation un peu moins effrayante et de rester elle-même face à la maladie.
Au fil des semaines, les tumeurs ont continué à progresser. Elles atteignaient son dos, sa tête et d’autres parties de son corps. Serena devait également porter une pompe à morphine pour soulager ses douleurs.
On ressentait toute la difficulté de ce qu’elle traversait. Son corps était épuisé et la maladie occupait une place de plus en plus importante dans sa vie. Pourtant, elle ne se plaignait guère.
Cette retenue me rappelait certaines personnes âgées qu’elle avait elle-même accompagnées pendant des années : des femmes et des hommes capables de supporter beaucoup de souffrances sans toujours les exprimer. Serena avait longtemps pris soin des autres. À son tour, elle devait maintenant accepter d’être soignée et accompagnée.
Elle avait également gardé un lien important avec une autre aide à domicile rencontrée au cours de son parcours. Leur relation avait dépassé le cadre professionnel et une véritable amitié s’était créée entre elles. Cette autre femme possède elle aussi une histoire profondément humaine, que je raconterai dans un prochain article.
Serena et moi avons rapidement trouvé des sujets qui nous rapprochaient : nos origines italiennes, le milieu paramédical, une certaine proximité sociale et notre manière simple de parler de la vie. Le courant passait naturellement entre nous.
Elle ne manquait pas d’humour et, malgré son état de santé, nos conversations ne tournaient pas uniquement autour de la maladie. J’admirais sa personnalité, son courage et sa capacité à rester digne au milieu de cette terrible épreuve.
En tant qu’ambulancier, je devais rester professionnel. Je connaissais cependant la gravité de son état. Pendant les transports, je faisais de mon mieux pour la rassurer et apaiser son moral. Je lui demandais notamment de me raconter les plus beaux souvenirs de sa vie, afin de l’aider à retrouver, pendant quelques instants, des moments plus heureux.
Serena est décédée environ six mois après la découverte de sa maladie.
Sa disparition m’a profondément marqué. Elle désirait avoir des enfants, profiter de son couple, vivre dans cette maison récemment achetée et poursuivre une vie tournée vers les autres. En très peu de temps, tous ces projets avaient été interrompus.
Sa rencontre m’a obligé à regarder ma propre existence autrement.
Partie 3 — Le 20 octobre 2019 : le commencement de mon parcours d’écrivain
Après les vacances dans les Vosges et ma rencontre avec Serena, de nombreuses images et émotions se mélangeaient dans ma tête.
Je repensais à cette semaine de bonheur avec ma fille. Je pensais également au courage de Serena, à son désir d’avoir des enfants et à tous les projets qu’elle n’aurait malheureusement pas le temps de réaliser.
J’ai alors pris conscience de l’importance de ma propre relation avec ma fille. Depuis la séparation, j’avais connu des difficultés et des moments de découragement. Je ne pouvais pas être avec elle tous les jours, mais je voulais donner une véritable valeur au temps que nous passions ensemble.
Je ne voulais plus attendre pour entreprendre quelque chose qui nous unirait durablement.
Le 20 octobre 2019, je me suis donc lancé dans mon premier essai d’écriture. J’ai choisi de raconter une aventure inspirée par nos vacances dans les Vosges et je lui ai donné un titre :
“Charline au Pays des Nains” qui deviendra par la suite “Charline et les Lutins”.
Cette année-là, ma fille avait six ans et elle commençait à apprendre à lire. L’idée de pouvoir un jour lui faire découvrir une histoire écrite spécialement pour elle donnait encore davantage de sens à mon projet.
Je n’avais aucune formation littéraire. Avec mon niveau baccalauréat, j’étais totalement novice dans le domaine. Je ne connaissais ni les méthodes de construction d’un roman ni le fonctionnement du monde de l’édition. Mon premier objectif n’était pas de publier un livre. Je voulais simplement mettre sur le papier ce que je ressentais et offrir quelque chose de personnel à ma fille.
J’ai commencé à rassembler tous les événements qui tournaient dans ma tête depuis nos vacances : les paysages vosgiens, les forêts, les moments partagés avec elle, notre complicité, mes difficultés de père séparé et les émotions provoquées par ma rencontre avec Serena.
Mais environ un mois après le commencement de mon histoire, j’ai accidentellement effacé le contenu que j’avais écrit. Peu après, mon téléphone est également tombé en panne. J’ai alors perdu les photographies de nos vacances dans les Vosges.
Cette double perte a été particulièrement difficile à accepter.
J’avais perdu mes premiers textes, mais également les images de cette semaine si précieuse avec ma fille. J’étais frustré, en colère contre moi-même et profondément déçu. J’aurais pu abandonner mon projet à ce moment-là.
Pourtant, j’ai décidé de tout recommencer.
Puisque les photographies avaient disparu, il me restait mes souvenirs. Puisque mes premiers textes avaient été effacés, il me restait encore mes émotions. Je pouvais les retrouver, les reconstruire et les faire vivre autrement grâce à l’écriture.
J’ai donc repris mon histoire depuis le début.
Écrire est devenu une manière de conserver ce que la panne de mon téléphone m’avait fait perdre. Chaque scène couchée sur le papier me permettait de faire renaître un paysage, un moment avec ma fille ou une émotion vécue dans les Vosges.
La frustration s’est progressivement transformée en énergie créatrice.
Ma rencontre avec Serena avait également changé mon rapport au temps. Son parcours m’avait rappelé que nous ne savons jamais combien d’années nous aurons devant nous. Il ne fallait pas attendre pour dire à ma fille que je l’aimais, créer des souvenirs avec elle ou réaliser un projet important à mes yeux.
Serena n’est pas à l’origine des paysages et des personnages de Charline au Pays des Lutins. Ceux-ci sont nés pendant mes vacances avec ma fille. Mais son courage, son humour et son histoire ont provoqué en moi une prise de conscience décisive : il fallait agir pendant qu’il en était encore temps.
Ce qui devait être un simple récit imaginé pour une enfant de six ans est ainsi devenu le commencement de mon parcours d’écrivain autodidacte.
J’ai commencé à écrire pour faire plaisir à ma fille. J’ai recommencé après avoir tout perdu pour préserver nos souvenirs. Puis j’ai continué parce que j’ai compris que les mots pouvaient conserver ce que les photographies, le temps et les épreuves de la vie risquaient de nous enlever.
Charline au Pays des Lutins est née de tous ces événements réunis : une semaine de vacances dans les Vosges, l’amour d’un père pour sa fille, les difficultés vécues depuis une séparation, une rencontre humaine bouleversante et la volonté de ne pas abandonner après une perte.
Ce livre est devenu bien plus qu’une simple histoire de lutins.
Il représente un morceau de notre vie, un souvenir reconstruit et une trace de l’amour que je porte à ma fille. Il marque également le jour où, le 20 octobre 2019, j’ai décidé de prendre un stylo, de rassembler toutes les images présentes dans ma tête et de commencer mon chemin d’auteur.
Conclusion — La leçon que j’en retiens
Cette expérience m’a appris que la vie ne nous prévient pas toujours lorsqu’elle s’apprête à changer. Nous remettons parfois nos projets, nos paroles et nos gestes d’amour à plus tard, en pensant que nous aurons forcément le temps.
Pourtant, l’essentiel ne se trouve pas dans la quantité de temps passée avec une personne, mais dans la sincérité de ce que nous partageons avec elle. Même si je ne vois ma fille qu’un week-end sur deux et pendant la moitié des vacances, je peux faire de ces moments une véritable richesse.
J’ai également compris qu’une perte pouvait devenir le point de départ de quelque chose de nouveau. Perdre mes textes et mes photographies aurait pu me conduire à abandonner. J’ai choisi d’utiliser ma frustration pour recommencer et transformer mes émotions en une histoire.
La rencontre avec Serena m’a appris à ne pas attendre pour agir. Ma fille m’a donné la raison de le faire. L’écriture m’a ensuite offert le moyen de transmettre ce que je ne voulais pas voir disparaître.
La leçon que je garde aujourd’hui est simple : nous ne pouvons pas toujours choisir les événements de notre vie, mais nous pouvons choisir ce que nous décidons d’en faire. Une difficulté peut nous arrêter, mais elle peut aussi révéler une force, une direction ou un talent que nous ne connaissions pas encore.
C’est ainsi que j’ai choisi de transformer mes souvenirs en mots, mes épreuves en énergie et l’amour porté à ma fille en une histoire destinée à la faire rêver.


